L'automne 2025 a été le théâtre d'une véritable onde de choc dans le secteur technologique, avec des annonces de licenciements massifs qui ont secoué deux de ses piliers : Amazon et HP. Au total, ce sont plus de 20 000 postes qui se sont évaporés, laissant derrière eux un sillage d'incertitudes et une question brûlante sur toutes les lèvres : l'intelligence artificielle, cette révolution technologique tant vantée, est-elle en train de devenir le fossoyeur de l'emploi ?
Alors que les entreprises invoquent la nécessité d'optimiser leurs opérations, il est impératif de décortiquer ces décisions pour comprendre si l'IA est le véritable moteur de cette transformation ou un prétexte commode pour des restructurations économiques plus profondes.
Le 28 octobre 2025, le couperet est tombé chez Amazon : 14 000 postes ont été supprimés au sein de ses fonctions support, touchant près de 5% des employés de bureau de la firme [1]. Officiellement, la vice-présidente senior Beth Galetti a justifié cette décision par une volonté de "réduire la bureaucratie" et de "rediriger les ressources vers les priorités des clients" [1]. Les départements des ressources humaines, de la publicité et de la gestion ont été les plus affectés, tandis que la vaste armée d'employés d'entrepôts a été épargnée.

Cependant, derrière ce discours policé se profile l'ombre de l'intelligence artificielle. Le PDG, Andy Jassy, n'a jamais caché son enthousiasme pour l'IA, la qualifiant de "technologie la plus transformatrice depuis Internet". Il avait d'ailleurs prévenu que l'IA générative pourrait, à terme, réduire les effectifs de bureau. La stratégie d'Amazon semble donc claire : investir massivement dans l'automatisation pour maintenir sa compétitivité, quitte à sacrifier des milliers d'emplois considérés comme moins stratégiques. L'approche est implicite, mais la direction est indéniable. L'IA n'est pas citée comme la cause directe, mais comme l'horizon stratégique qui justifie cette réorganisation drastique.
À l'inverse d'Amazon, HP a joué la carte de la transparence, voire de la provocation. Le 25 novembre 2025, le géant de l'informatique a annoncé un plan de restructuration étalé jusqu'en 2028, prévoyant la suppression de 4 000 à 6 000 emplois, soit près de 10% de ses effectifs mondiaux [3, 4]. Pour la toute première fois, une entreprise de cette envergure a publiquement et directement lié des licenciements massifs à l'adoption de l'intelligence artificielle.

Le PDG, Enrique Lores, a clairement indiqué que ce plan visait à "augmenter la productivité" et à générer un milliard de dollars d'économies annuelles d'ici 2028 [5, 6]. Cette franchise a eu l'effet d'une bombe, non seulement pour les employés, mais aussi pour les marchés financiers, qui ont sanctionné le titre d'une baisse de 6%. En assumant ce lien de cause à effet, HP a ouvert une boîte de Pandore, transformant le débat sur l'IA et l'emploi d'une discussion théorique à une réalité économique brutale. La démarche est audacieuse et marque un tournant : l'IA n'est plus seulement un outil d'optimisation, mais un agent de transformation structurelle qui redéfinit la valeur et la nature même du travail humain au sein de l'entreprise.
Ces deux cas, bien que différents dans leur communication, illustrent une tendance de fond qui traverse tout le secteur technologique et au-delà. L'année 2025 a connu une augmentation alarmante de 65% des suppressions de postes par rapport à l'année précédente, avec des noms comme IBM, Meta ou encore Verizon qui ont rejoint cette danse macabre [8].
Face à cette hécatombe, les experts sont divisés. Les plus optimistes, comme le cabinet Gartner, prédisent que l'IA créera plus d'emplois qu'elle n'en détruira d'ici 2027 [10]. À l'opposé, des études plus sombres, comme celle de McKinsey, estiment que 30% des emplois américains pourraient être automatisés d'ici 2030 [9]. Le sociologue Yann Ferguson met en lumière le véritable enjeu : la vitesse de la transition. Une transformation étalée sur plusieurs décennies permet une adaptation par la formation et la reconversion, mais une mutation aussi rapide que celle que nous observons pourrait engendrer une crise sociale sans précédent.
Au-delà des chiffres et des prévisions, c'est un véritable choix de société qui se dessine. Allons-nous vers une "déshumanisation" du travail, où l'humain n'est qu'une variable d'ajustement dans l'équation de la productivité ? Ou saisirons-nous l'opportunité de cette révolution pour redéfinir le travail, en mettant l'accent sur la créativité, la pensée critique et l'intelligence émotionnelle, des domaines où l'humain conserve, pour l'instant, une avance indéniable ? La réponse à cette question ne viendra pas des algorithmes, mais des décisions que nous prendrons, collectivement, dans les années à venir. Les cas d'Amazon et de HP ne sont que les premiers chapitres d'une histoire qui reste à écrire.
Références
[1] National Post. (2025, 28 octobre). Amazon says it is cutting staff by 14,000 positions.
[2] Les Echos. (2025, 28 octobre). Amazon supprime 14.000 postes pour « réduire sa bureaucratie ».
[3] CNN. (2025, 25 novembre). HP to cut about 6,000 jobs by 2028, ramps up AI efforts.
[4] Le Monde. (2025, 26 novembre). Le géant de l’informatique HP annonce la suppression de 4 000 à 6 000 emplois d’ici à fin 2028 du fait de l’intelligence artificielle.
[5] BFM TV. (2025, 26 novembre). Une première pour une très grosse entreprise: le fabricant d'ordinateurs HP supprime 10% de ses effectifs et fait un lien direct entre ces milliers de postes supprimés et l'adoption l'IA.
[6] Siècle Digital. (2025, 26 novembre). Avec l'essor de l'IA, HP supprime des milliers d'emplois et prévoit un milliard de dollars d'économies.
[7] Aleteia. (2025, 2 décembre). Licenciements chez les géants : l’algorithme prend-il le pas sur l’humain ?.
[8] Business Insider. (2025, 27 novembre). The Layoffs List of 2025: Verizon, Meta, Amazon, and More.
[9] McKinsey & Company. (2024). Automation and the future of work.
[10] Gartner. (2024). AI will create more jobs than it displaces by 2027.